Économie écologique

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L‘économie écologique a été comparée à l‘écologie humaine (Martinez-Alier, 1998). Au lieu de ne recourir qu‘à une seule unité de mesure – l‘argent –, l‘économie écologique inclut les aspects biophysique des processus économiques. En effet, les économistes écologiques envisagent ces derniers d‘une manière semblable à des écologues étudiant des écosystèmes: leur approche est fondamentalement métabolique, ce qui signifie que l‘économie est vue comme un sous-système d‘un système global fini plus grand. Plus spécifiquement, l‘économie est envisagée comme ouverte à l‘entrée et à la sortie de matières et d‘énergie, par exemple sous la forme de matières premières (entrée) et de pollution (sortie), et les processus économiques sont vus comme entropique et donc irréversibles. Dans ce sens, l‘économie écologique a davantage en commun avec l‘« écologie humaine » ou l‘« oikonomia », pour prendre le terme d‘Aristote, qu‘avec l‘« économie » tel que nous entendons habituellement ce terme aujourd‘hui. La célèbre distinction d‘Aristote entre l‘« oikonomia », l‘art et la science de l‘approvisionnement matériel de l‘« oikos » ou maison, et la « chrématistique », que nous appelons aujourd‘hui l‘économie et qui étudie la formation des prix par le marché dans le but de faire de l‘argent.

Une note sur le changement paradigmatique

L‘économie écologique a évolué en un paradigme différent de celui de l‘économie conventionnelle (néoclassique), qui reste largement basé sur des principes mécaniques. A la suite de ceci, l‘économie néoclassique est demeurée pour la plupart anhistorique, universelle dans ses ambitions explicatives, et spécialisée dans un formalisme mathématique abstrait. Sa vision des êtres humains comme des agents maximisant leur utilité et dont les comportements agrégés conduisent sous certaines conditions à un équilibre prend également racine dans le paradigme mécanique, dont les conséquences idéologiques sont la promotion de marchés autorégulés, de la croissance économique, et du « progrès technique ». A l‘inverse, l‘économie écologique a été fondée sur une révolution épistémologique stimulée par la naissance de la thermodynamique et associée à des notions telles qu‘entropie, paramètres d‘ordre, complexité, irréversibilité et évolution.

Cette approche représente une prise de distance claire d‘avec le paradigme mécanique et comporte des implications d‘une portée considérable. Elle implique notamment l‘aveu peu confortable que les scientifiques ne peuvent que travailler avec des définitions d‘entités qui sont dépendantes de systèmes et de contextes (Georgescu-Roegen, 1971). Les modèles réductionnistes et leurs prédictions perdent une grande partie de leur pertinence, l‘image correspondante des êtres humains devient bio-psycho- socio-culturelle, et les implications idéologiques sont substantiellement différentes.

Quelques concepts clés

Le concept central de l‘économie écologique est la soutenabilité, qui est envisagé à la fois qualitativement et empiriquement, avec une attention particulière pour les échelles spatiales (allant du local au global) et pour les indicateurs biophysiques (voir ci-dessous). Au contraire, l‘économie standard de l‘environnement conceptualise généralement le développement soutenable comme étant synonyme de croissance soutenable, mesurée avec des indicateurs monétaires et étudiée avec des modèles généraux qui évitent toute référence aux aspects historiques et spatiaux.

L‘économie écologique met l‘accent sur l‘incommensurabilité des valeurs (i.e. sur différents systèmes de valeurs qui ne peuvent être exprimés dans les mêmes unités). Elle défend donc les méthodes d‘évaluation multicritère basées sur des prémisses de valeurs explicites et sur différents indicateurs socioculturels et biophysiques. Comme exemples de ces derniers, il y a le HANPP (human appropriation of net primary production), le PIB des pauvres, l‘intensité matérielle de la consummation basée sur l‘étude des flux de matières, l‘EROI (energy return on energy input), le MIPS (material input per unit service), l‘empreinte écologique, et ainsi de suite. Ces indicateurs sont mesurés dans des unités différentes de la comptabilité économique conventionnelle. Mais comment juger d‘une situation dans laquelle le HANPP, l‘EROI et le PNB génèrent des résultats contradictoires ? Les économistes écologiques pensent qu‘il n‘est pas nécessaire de chercher une «super-valeur» totale (telle qu‘implicite dans l‘idée de commensurabilité). Au contraire, le but est d‘atteindre un jugement raisonnable en employant une évaluation multicritère ou une étude intégrée.

L‘économie écologique présuppose en général un horizon temporel plus long que l‘économie de l‘environnement et pour cette raison elle conteste l‘idée que le futur doit être actualisé (discounted). Elle porte davantage d‘attention aux chaînes de causalité, aux interactions et aux feedbacks entre les systèmes naturels et humains- économiques. Le concept de « coévolution » est à cet égard pertinent car il reflète l‘influence mutuelle des systèmes économiques et environnementaux. Les économistes écologiques envisagent les systèmes, notamment les marchés, comme s‘adaptant plutôt que comme optimaux dans le sens néoclassique. L‘économie écologique a donc, de façon inhérente, une dimension évolutive, endossant l‘approche selon laquelle les marchés ne suffisent pas à subvenir aux besoins des pauvres, ni à produire des technologies et des activités productives « optimales » du point de vue de ce qu‘il faudrait entreprendre d‘écologiquement sensé, sur le long terme.

L‘économie écologique n‘est pas un projet « technocratique » ou « scientiste ». Au contraire, comme l‘expliquent Funtowicz, Ravetz et d‘autres, dans de nombreux problèmes actuels d‘importance ou urgents, où les valeurs sont disputées et où les incertitudes sont grandes, les « experts certifiés » sont souvent contestés par des citoyens de groupes environnementaux – par exemple par des activistes de l‘« épidémiologie populaire », des opposants à l‘énergie nucléaire ou aux OGMs, ou par des défenseurs du savoir pratique des populations autochtones ou paysannes. C‘est ce que l‘on appelle la « science post-normale », qui conduit à des méthodes démocratiques/participatives de résolution des conflits et de prise de décision, notions chères aux économistes écologiques.

Remarques finales

L‘économie écologique prend racine dans le pluralisme méthodologique. Elle ne poursuit donc pas la route réductionniste mais plutôt une sorte d‘« orchestration des sciences » (Otto Neurath) qui reconnaît et essaye de résoudre les contradictions qui apparaissent entre les différentes disciplines traitant de questions de soutenabilité (Martinez-Alier, 1998). Par exemple, comment tenir compte des points de vue opposés de l‘économie conventionnelle agricole (progrès technique, croissance de la productivité) et de l‘agro-écologie (perte en biodiversité, efficience énergétique décroissante) ? L‘image de l‘« orchestration des sciences » correspond bien aux notions de « coévolution » et de « pluralisme des valeurs » qui sous-tendent l‘étude de la dimension humaine des changements écologiques et donc l‘étude de la perception humaine de l‘environnement. L‘économie écologique comme une « orchestration des sciences » met également en lumière les limites du jugement d‘autorité de n‘importe quel expert d‘une discipline particulière. Une forme de démocratisation scientifique devient ainsi nécessaire, non pas grâce à la générosité spontanée des puissants, mais de par la nature des problèmes existants, de par leurs côtés indisciplinés, urgents et incertains.

Références

  • Funtowicz, S. & Ravetz, J., 1994. The worth of a songbird: ecological economics as a post-normal science. Ecological Economics, 10: 189-96.
  • Martinez-Alier, J., 1998. Ecological economics as human ecology. Lanzarote: Fundacion Cesar Manrique.
  • Georgescu-Roegen, N., 1971. The entropy law and the economic process. Cambridge, MA: Harvard University Press.