Décroissance

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La décroissance est l'expression récente d'un ensemble d'idées soutenues par certains mouvements appelés aussi objecteurs de croissance. Ces derniers rejettent l'objectif d'une augmentation du taux de croissance économique, dont certains prônent même une réduction contrôlée. Le terme est parfois complété par des adjectifs : décroissance soutenable ou décroissance supportable.

Le mouvement de la décroissance trouve ses origines dans la critique de la croissance économique, et parfois même du terme de développement appliqué à l'économie. Le terme de développement durable leur parait particulièrement critiquable. Si les bases de la critique qu'opèrent le mouvement de la décroissance sur l'objectif de croissance économique repose sur des analyses et des données sérieuses (la filiation de Karl Polyani est souvent revendiquée), certains défenseurs de la décroissance placent leurs arguments sur un plan davantage sémantique que théorique.

Le mouvement de la décroissance prônent une plus grande cohérence entre comportement individuel et enjeux collectifs. Ainsi, ils défendent souvent la démarche dite de simplicité volontaire. Sur le plan global, ils défendent une relocalisation des activités économiques afin de réduire l'empreinte écologique et les dépenses énergétiques.

Concept et buts

Le concept de la décroissance a été décrit comme ―une réduction équitable de la production et de la consommation qui augmente le bien-être humain et améliore les conditions écologiques au niveau local et global, dans le court et le long terme. Les propositions paradigmatiques de la décroissance sont que la croissance économique n‘est pas durable et que le progrès humain sans croissance économique est possible (Schneider et al. 2010). La décroissance n‘est pas un terme précisément défini, mais il est délibérément ambigu pour déclencher le débat et la controverse sur la ―religion de la croissance‖. Les partisans de la décroissance veulent se séparer du désir obsessionnel de la croissance. ―Seuls les fous et les économistes croient qu‘une croissance infinie est possible dans un monde fini‖ est une citation attribuée à Kenneth Boulding. Cette critique du système économique classique, d‘une part, et la prise de conscience des problèmes sociaux et environnementaux, d‘autre part, conduisent logiquement à la décroissance nécessaire de l‘économie.

Histoire de la décroissance

Halte à la croissance. C’est sous ce titre que parut en France, en 1972, le rapport dit du Club de Rome, l’un des premiers à annoncer que, entre l’épuisement des ressources naturelles et l’augmentation des pollutions, le modèle de croissance continue adopté par les grands pays industrialisés conduirait à un effondrement écologique et social avant l’an 2100. Réalisé sous l’égide d’experts du MIT, le rapport s’intitulait plus modérément The Limits to Growth. Dans le contexte des mobilisations environnementales des années soixante-dix, de la première bataille du nucléaire, d’une critique montante des « dégâts du progrès » et de l’aliénation par la consommation, parler d’un arrêt de la croissance plutôt que de sa limite semblait plus conforme aux enjeux. (extrait de l'éditorial du dossier de Mouvements, cf. Liens ci-dessous).

Le terme décroissance apparaît pour la première fois chez Nicholas Georgescu-Roegen, un des pères de l'Economie Ecologique dans son livre La décroissance. Entropie, Ecologie, Economie (1979). Il réapparaît à la fin des années 1990, début des années 2000. Il prend le relais de la notion d'après-développement, défendue depuis les années 1970 et 1980 notamment par Ivan Ilitch, Gustavo Esteva, et W. Sachs. Nicholas Georgescu-Roegen intégra l‘économie théorique dans les contraintes environnementales ; l‘économiste britannique EF Schumacher préconisa davantage de solutions locales, moins technologiques et technocratiques ; dans son ouvrage "Small is beautiful", Ivan Illich rechercha des institutions et des technologies moins aliénatrices et plus émancipatoires, et Herman Daly promut l‘état stationnaire. En Inde, Kumarappa, un économiste gandhien, publia l‘ouvrage "L‘Economie de la permanence", écrit en prison dans les années 40.

Le journal "La Décroissance", dont la première publication eut lieu en mars 2004, lança ensuite publiquement le terme en France. Entropia, une revue académique traitant de thèmes liés à "la décroissance" est née en 2006. En avril 2008, une conférence internationale à Paris traita de "la décroissance économique pour la soutenabilité écologique et l‘équité sociale". A cette occasion, le terme "décroissance" fut traduit pour l‘audience anglophone en 'degrowth'. Une deuxième conférence sur la décroissance économique soutenable socialement se déroula à Barcelone en mars 2010 (www.degrowth.eu). Les partisans du concept avertissent très explicitement que ce terme ne doit pas être confondu avec 'récession', qui est un processus involontaire. En France, un Parti pour la décroissance (PPLD) a été créé en 2005. Il participe aux élections européennes en 2009, et fonde avec le Mouvement des Objecteurs de Croissance l'Association d'Objecteurs de Croissance (AdOC). Le parti politique français Les Verts a, depuis 2004, formalisé une position favorable à la notion de décroissance qui s'est étayée depuis, tout en y apportant la notion de « décroissance sélective et équitable ».

Il est possible d‘identifier cinq sources différentes à l‘origine de la conception et du développement de la décroissance :

  • Economie écologique / bio-économie : basée sur une critique du marché et des principes établis de physique et d‘écologie, les limites des écosystèmes ('capacité de charge') et leur résilience sont mises en avant, ainsi que la nature finie de certaines ressources. Il y a des limites absolues à l‘échelle de la production globale et de la consommation, et à la taille que les économies nationales peuvent atteindre sans imposer de coûts environnementaux et sociaux sur d‘autres, ailleurs ou dans le futur. La décroissance est nécessaire pour éviter l‘épuisement des ressources, la saturation des puits de carbone et la préservation de la biodiversité.
  • Ecologistes / environnementalistes. L‘écologie implique l‘étude des écosystèmes et de la diversité de la vie trouvée dans ces écosystèmes. Le déclin de la biodiversité est donc un problème majeur. L‘indicateur d‘appropriation humaine de la production primaire nette est pertinent à ce niveau. La croissance économique et la croissance démographique constituent des pressions sur la biodiversité.
  • Diversité culturelle / post-développement. L‘anthropologie et les études du développement ont montré que l‘idée de développement a été universellement imposée par la culture occidentale. La croissance et les échanges inégaux (voir échange écologiquement inégal) entre le Nord et le Sud signifient que les nations les plus riches du monde utilisent plus que leur part légitime des ressources environnementales globales, et en conséquence sont en train de réduire l‘espace environnemental disponible pour les nations plus pauvres, et imposent des impacts environnementaux défavorables sur ces nations. Serge Latouche est un éminent porte-parole de cette critique de l‘occidentalisation des cultures.
  • Démocratie / politique critique. Les partisans de la décroissance insistent pour que la transition vers des modes de vie soutenables soit démocratique, résultant d‘un choix collectif. Cela mène à la critique des institutions de la démocratie représentative, et des liens étroits entre les responsables politiques, les économistes orthodoxes et les hommes d‘affaire. Vincent Cheney analyse le poids de la marchandisation sur l‘idéologie et les pratiques politiques, rejoignant l‘économie écologique dans sa critique de la chrématistique et la défense de l‘économie-oikonomia.
  • Spiritualité / simplicité volontaire. Cela renvoie à ce que certains ont appelé "le sens de la vie" et les mouvements soulignant la spiritualité, la non-violence, l‘art et la simplicité volontaire. Les partisans évaluent la consommation comme un processus social d‘une demande toujours grandissante pour de nouveaux vecteurs de satisfaction de besoins, souvent futiles. Les critiques sont dirigées vers la publicité, vue comme le point central de nos sociétés industrialisées ; elles prônent une "révolution interne" et une vie plus spirituelle basée sur les personnes et les relations (convivialité) plutôt que sur les objets.

La naissance d‟un mouvement

La décroissance est maintenant devenue un mouvement politique, économique et social basé sur des idées environnementalistes, anticonsuméristes et anticapitalistes. Elle peut être décrite comme une galaxie de personnes souhaitant expérimenter ou prôner des voies alternatives de coexistence, dans le but de maximiser le bonheur et le bien-être sans consommer : réduire le temps de travail, consommer moins, consacrer plus de temps à l‘art, à la musique, à la famille et à la communauté. Ces expériences sont faites à trois niveaux : individuel, collectif/commun et politique. Au niveau individuel, la décroissance est atteinte par la simplicité volontaire. La convivialité et la lenteur sont également mises en pratique via des projets collectifs (e.g, mouvement "slow food", villes en transition, etc.). Les propositions de solutions globales prônent la relocalisation des activités économiques afin de mettre un terme à la dépendance de l‘humanité aux carburants fossiles et de réduire son empreinte écologique.

Arguments clés

En phase avec cette objection à la croissance, diverses critiques sont dirigées vers l‘indicateur économique principal, le PIB (Produit Intérieur Brut). La croissance du PIB résulte d‘un accroissement de la production, de la consommation et de l‘investissement dans la poursuite d‘un surplus économique, ce qui conduit inévitablement à une utilisation plus importante de matière, d‘énergie et d‘espace. Face à la crise environnementalement, socialement et culturellement destructive de suraccumulation, il est devenu évident que la croissance économique est le problème plutôt que la solution. La décroissance défend donc un changement de l‘indicateur de référence actuelle, le PIB, vers une mesure du bien-être soutenable et équitable.

La décroissance s‘oppose également à la notion actuelle de développement durable ; en effet, alors que le développement durable vise à examiner les problèmes environnementaux, il le fait avec le but de promouvoir la croissance économique, croissance qui a échoué à améliorer les vies de nombreuses personnes et a conduit à la dégradation de l‘environnement. Malgré les améliorations dans l‘efficacité écologique de la production et de la consommation des biens et des services, la croissance économique globale a entrainé l‘extraction accrue de ressources naturelles, et les déchets et émissions qui y sont associés. La croissance économique globale n‘a pas réussi à éliminer la pauvreté étant donné les rapports inégaux existants dans le commerce international et les marchés financiers. Alors que le développement durable repose sur des solutions qui sont avant tout technologiques et managériales, la décroissance questionne l‘accumulation de capital et de marchandises à travers la production et la consommation.

Questions cruciales

Les partisans de la décroissance souhaitent réduire l‘empreinte écologique globale à un niveau soutenable, grâce à une production et une consommation en baisse et différentes au Nord et une production/consommation différentes au Sud. Cependant, alors qu‘il existe des objectifs clairs quant à la nécessité d‘une transition vers une société juste, participative et écologiquement soutenable, la façon dont cette transition peut être organisée et gérée n‘est pas claire. La question de savoir si la décroissance peut être accomplie via des activités individuelles, locales ou de réseau reste ouverte, tout comme celle du rôle de la transformation des institutions dans le soutien à la décroissance soutenable. De nombreux partisans de la décroissance la voient comme menant à une économie stationnaire telle que proposée par Herman Daly en 1973.

Liens

Autres références

(extrait de l'article "décroissance" du Lexicommon)

Dossiers du Net sur la décroissance, 29 janvier 2005 : http://www.dossiersdunet.com/rubrique14.html

Guillaume Duval, Décroissance ou développement durable ?, Alternatives Économiques, 5 décembre 2004, disponible sur le site du FNGM: http://www.world-governance.org/spip.php?article18&lang=fr

Revue S!LENCE, LA DÉCROISSANCE, n° 280 et 281 (Février et Mars 2002) de la Revue S!lence, Écologie - Alternatives - Non-violence : http://kropot.free.fr/Silence-decroissance.htm#Clementin

Bernard Guibert, Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge!, Un débat chez les Verts, 7 avril 2004 : http://1libertaire.free.fr/SLatouche08.html

La Décroissance, Nicholas Georgescu-Roegen (commentaire de lecture), 27 septembre 2002 : http://www.manicore.com/documentation/serre/ouvrages/decroissance.html

Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance. Entropie - Écologie - Économie (1979), Paris: Éditions Sang de la terre, 1995, 254 pp. , téléchargeable au format .doc et .pdf sur : http://classiques.uqac.ca/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/decroissance.html

Jacques Grinewald, “Nicholas Georgescu-Roegen: Bioéconomie et biosphère.” Jacques Grinewald, “{Hommage à Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994)}”. 2 fichiers .pdf téléchargeable sur : http://classiques.uqac.ca/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/decroissance.html

Serge Latouche, « Pour une société de décroissance  », Le Monde Diplomatique, novembre 2003 : http://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651

Serge Latouche, « Et la décroissance sauvera le Sud... », Le Monde diplomatique, novembre 2004 : http://www.monde-diplomatique.fr/2004/11/LATOUCHE/11652

Serge Latouche, « Écofascisme ou écodémocratie  », Le Monde diplomatique, novembre 2005 : http://www.monde-diplomatique.fr/2005/11/LATOUCHE/12900

Jean-Marie Harribey, « Développement ne rime pas forcément avec croissance  », Le Monde Diplomatique, juillet 2004 : http://www.monde-diplomatique.fr/2004/07/HARRIBEY/11307

Eric Dupin, La décroissance, une idée qui chemine sous la récession, Août 2009 : http://www.monde-diplomatique.fr/2009/08/DUPIN/17702

René Passet, « Que l’économie serve la biosphère», Le Monde diplomatique, Août 1989.

Jacques Robin, « Le choix écologique », Le Monde diplomatique, juillet 1989.

La décroissance, un nouveau romantisme révolutionnaire, Jean-Claude Besson-Girard, directeur de la revue Entropia, interviewé par Laure Noualhat, Libération, 2 mars 2007. http://www.liberation.fr/week-end/010122659-la-decroissance-un-nouveau-romantisme-revolutionnaire

Entropia - Revue d'étude théorique et politique de la décroissance : http://www.entropia-la-revue.org/

Dossier décroissance sur Rue 89 : http://www.rue89.com/decroissance

Tim Jackson : « On est au bord du gouffre écologique », entretien avec Sophie Verney-Caillat, Rue 89, 24/09/2010, http://www.rue89.com/planete89/2010/09/24/tim-jackson-on-est-au-bord-du-gouffre-ecologique-167846

Paul Ariès : « Les décroissants ne sont pas des talibans verts », Interview avec Pierre Haski, Rue 89, 19/09/2010 : http://www.rue89.com/entretien/2010/09/19/paul-aries-les-decroissants-ne-sont-pas-des-talibans-verts-167289


Critiques :

Lutte de Classe, N°121, juillet 2009 La décroissance, un point de vue parfaitement réactionnaire : http://www.union-communiste.org/?FR-archp-show-2009-1-1163-5504-x.html

Jérôme Métellus, La « décroissance soutenable » : une utopie réactionnaire, La Riposte, 1/12/2003: http://www.lariposte.com/la-decroissance-soutenable-une,357.html

Greg Oxley, La « décroissance soutenable », Quand des idées rétrogrades se drapent dans l’écologisme, La Riposte, 29/02/2004: http://www.lariposte.com/la-decroissance-soutenable-quand,356.html

Mona Chollet, Quand la presse vante la « frugalité », Yoga du rire et colliers de nouilles, Le Monde diplomatique, Août 2009 : http://www.monde-diplomatique.fr/2009/08/CHOLLET/17742


Films & vidéos en ligne :

C'est par où la décroissance?, Un film de Luca Casavola, Monica di Bari (2008), France, Documentaire (51 min). Voir la fiche de Autour du 1er mai : http://www.autourdu1ermai.fr/fiches/film/fiche-film-2126.html

Simplicité volontaire et décroissance, Un film de Jean-Claude Decourt, France, Documentaire (60 mn), Autoproduction. Voir la fiche de Autour du 1er mai : http://www.autourdu1ermai.fr/fiches/film/fiche-film-1562.html

Vidéo: Hommage à Nicholas Georgescu-Roegen. Entretien vidéo-audio de 53 minutes avec Jacques Grineland sur l'œuvre de “Nicholas Georgescu-Roegen, économiste de génie”, 17 juin 2008 : http://www.youtube.com/watch?v=idlCElCe-2U

Long métrage : Koyaanisqatsi, film réalisé par Godfrey Reggio (1983), images de Ron Fricke, produit par Francis Ford Coppola. À noter que Jacques Ellul et Ivan Illich sont crédités dans le générique de fin comme inspirateurs.

Sur la production intensive de viandes, voir le petit film satirique « The Meatrix »: http://www.themeatrix.com