Obsolescence programmée

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L’obsolescence programmée (ou la désuétude planifiée) consiste à créer un bien en prévoyant à l'avance sa date de désuétude. Par ce procédé, les fabricants conçoivent des objets dont la durée de vie commerciale (mais pas nécessairement la durée de vie technique) est délibérément courte. Ce stratagème oblige les consommateurs à remplacer rapidement leurs produits, et donc, à acheter de nouvelles marchandises. Dans certains cas, les fabricants ajoutent sciemment des défauts de conception à leurs produits.

Cette technique est particulièrement utilisée par les constructeurs d'appareils électroménagers, d'ordinateurs et leurs périphériques, de logiciels, d'appareils avec un cordon électrique, de machines avec un roulement à bille, d'automobiles, d'appareils électroniques, d'appareils domestiques et d'appareils qui requièrent l'utilisation d'une recharge quelconque.

Principe

L'obsolescence programmée regroupe l'ensemble des techniques visant à réduire la durée de vie d'un produit afin d'en augmenter le taux de remplacement. Cette demande profitera au producteur… ou à ses concurrents. Le secteur bénéficie alors d'une production plus importante, stimulant les gains de productivité (économies d'échelle) et le progrès technique (qui accélère l'obsolescence des produits antérieurs).

Cette stratégie n'est pas sans risques : elle implique un effort de recherche et développement, n'allant pas toujours dans le sens d'une amélioration du produit. De plus, elle fait courir un risque à la réputation du fabricant (son image de marque) ; enfin, elle implique un pari sur les parts de marché futures de la firme (sur les produits de remplacement).

Cette stratégie a également un impact sur l'écologie. En effet, l'obsolescence programmée encourage la consommation à outrance sans limites. Des tonnes de déchets occidentaux (techniquement en état de marche) sont ainsi abandonnées dans des zones de la planète qui leur servent de dépotoir (par exemple au Ghana ou en Inde), et qui se retrouvent parfois dès lors gravement polluées.

Histoire

Le premier objet touché par l'obsolescence programmée<ref>The Light Bulb Conspiracy (16 octobre 2010)</ref> semble avoir été la lampe à incandescence classique, suite à la formation du Cartel de Phœbus, fin 1924. Le cartel de Phœbus, qui changea plusieurs fois de nom et de forme après 1939, regroupe les principaux fabricants mondiaux d'ampoules. Devant l'augmentation de la durée de vie des ampoules 2500 heures en moyenne en 1924) et donc face à leur renouvellement de plus en plus rare par les consommateurs, ils éditent une charte commune indiquant qu'il ne pourra plus être fabriqué d'ampoule ayant une durée de vie supérieure à 1000 heures. Ils se dotent pour cela d'une instance commune de vérification et de répression éventuelle au moyen d'amendes d'autant plus élevées que la vie constatée des ampoules est longue. En 1927, la durée de vie des ampoules était de 1000 heures en moyenne.

À titre de comparaison, l'Ampoule centenaire, une ampoule de la caserne des pompiers de Livermore, serait restée allumée pratiquement en continu depuis 1901, soit près d'un million d'heures<ref>Le site de l'ampoule centenaire validée par le Guinness Book</ref>.

L'usage d'un tel modèle économique reposant sur une obsolescence rapide des produits semble avoir d'abord été le fruit de la réflexion de Bernard London. Convaincu qu'il fallait stimuler la consommation des ménages pour sortir l'Amérique de la Grande Dépression, ce courtier immobilier préconisait tout simplement de limiter la durée de vie des produits manufacturés, afin de constituer un fond de roulement pour l'industrie. Un projet de loi allant dans le sens de limiter la durée d'utilisation d'un produit manufacturé, sous peine d'amende, a même été proposé aux États-Unis, mais n'a pas été mis en pratique.

L'expression « obsolescence programmée » (planned obsolescence en anglais) est apparue en 1932 aux États-Unis <ref>Giles Slade, Review: Made to Break, 8 octobre 2006 Lire en ligne (3 décembre 2007).</ref> et prend son essor au milieu des années 1950. Elle est alors diffusée par les débats publiés dans la revue Industrial Design et popularisée par le dessinateur industriel Brooks Stevens.

Dans les années 1960, l'expression devient courante. En 1960, l'économiste américain V. Packard publie la première étude sur ce thème dans son ouvrage Waste Makers.

Différents types d'obsolescence programmée

Il existe différentes variantes d'obsolescence programmée. Certaines impliquent d'ajouter sciemment des défauts de conception au produit vendu (il ne s'agit pas alors à proprement parler d'obsolescence, mais de défectuosité) ; d'autres formes plus psychologiques tentent plutôt de dévaloriser l'image du produit auprès des consommateurs. Voici un tour d'horizon non exhaustif des mécanismes utilisés par les industriels.

Défaut fonctionnel

Lorsque cette pièce ne fonctionne plus, l'ensemble du produit devient inutilisable. Le coût de réparation, constitué du prix de la pièce de remplacement, du coût de la main d'œuvre et des frais de transport, est alors supérieur au prix d'un appareil neuf vendu dans le commerce. Il devient alors onéreux de vouloir réparer l'appareil endommagé. L'utilisation de plastique au lieu du métal fera en sorte que le produit se brisera plus facilement.

Obsolescence par péremption

Certains produits possèdent une date de péremption à partir de laquelle ils sont annoncés comme « périmés ». Cela s'applique principalement aux aliments et aux boissons, qui ont une date limite de consommation ou une date limite d'utilisation optimale, ainsi qu'aux produits cosmétiques, pharmaceutiques et chimiques. Cependant, dans certains cas, les produits restent utilisables après cette date.

Par exemple, un aliment ayant une date limite d'utilisation optimale (DLUO) risque de voir ses qualités organoleptiques diminuées au-delà de la date indiquée, tout en restant consommable sans risque pour la santé. Une date limite de consommation (DLC) est par contre plus stricte, car elle indique un risque pour la santé du consommateur s'il utilise le produit au-delà.

Obsolescence indirecte

Certains produits deviennent obsolètes alors qu'ils sont totalement fonctionnels de par le fait que les produits associés ne sont pas ou plus disponibles sur le marché. C'est le type d'obsolescence programée le plus courant en ce qui concerne les téléphones mobiles : un téléphone en parfait état devient inutilisable lorsque sa batterie ou son chargeur ne sont plus offerts sur le marché, ou simplement parce que racheter une batterie neuve serait économiquement non-rentable. De la même façon certaines imprimantes deviennent de facto obsolètes lorsque le fabricant cesse de produire les cartouches d'encre spécifiques à ces modèles. On peut également citer l'exemple d'un vieux moteur de voiture rendu inutilisable du simple fait qu'il est impossible de trouver des pièces de rechange. Sans parler des traceurs à plumes dont la plupart fonctionnent encore parfaitement, mais dont les outils de traçage ne sont plus fabriqués.

L'arrêt de la production de pièces détachées est un levier puissant à la disposition des industriels. Le choix d'abandonner la production ou la commercialisation des produits annexes (cartouches, pièces détachées, batteries, etc. ) complique la tâche de maintenance et de réparation, jusqu'à la rendre impossible.

Cette pratique ne se limite pas aux produits consommables et aux pièces dérivés. Le même mécanisme d'obsolescence indirecte est possible également pour l'industrie des services et des logiciels. Par exemple, en juillet 2006, Microsoft]] abandonne le service de support et de maintenance corrective pour les logiciels Windows 98 et Millenium<ref>Julie de Meslon, Microsoft tire un trait sur Windows 98 et Millenium dans 01net le 10 juillet 2006 lire en ligne (3 décembre 2007).</ref>. Cette décision implique que, depuis cette date, les bugs et les failles de sécurité ne sont plus corrigées par Microsoft. Par cette mesure, Microsoft tente d'inciter ses clients à acheter la nouvelle version de son système d'exploitation

Obsolescence par notification

Proche de l'obsolescence indirecte, l'obsolescence par notification est une forme évoluée d'« auto-péremption ». Elle consiste à concevoir un produit pour qu'il puisse signaler à l'utilisateur qu'il est nécessaire de réparer ou de remplacer, en tout ou en partie, l'appareil. On peut citer l'exemple des imprimantes qui avertissent l'utilisateur lorsque les cartouches d'encre sont vides. En soi ce mécanisme n'est pas un mécanisme d'obsolescence. Cependant si les cartouches ne sont pas complètement vides lorsque le signal est émis, il s'agit bel et bien d'une obsolescence programmée de la cartouche.

L'aspect insidieux de ce type de péremption forcée réside dans l'interaction entre deux produits : dans l'exemple de l'imprimante, un produit « consommable » (la cartouche) est déclaré obsolète par un autre produit (l'imprimante elle-même). Cette technique est plus efficace lorsque le constructeur produit à la fois la machine et les recharges.

On peut aussi noter le cas d'imprimantes affichant un message d'erreur bloquant leur fonctionnement régulier (« réservoir d'encre usagée plein ») pour lequel le fabricant n'assure aucun service et invite à renouveler le matériel. L'utilisateur se retrouve ainsi avec une imprimante qui ne fonctionne plus, et il ne peut aller au-delà de ce message. L'imprimante s'est ainsi rendue inutilisable elle-même, et l'utilisateur est contraint de renouveler son matériel.

Obsolescence par incompatibilités

Principalement observée dans le secteur de l'informatique, cette technique vise à rendre un produit inutile par le fait qu'il n'est plus compatible avec les versions ultérieures. Dans le cas d'un logiciel, le changement de format de fichier entre deux versions successives d'un même programme suffira à rendre les anciennes versions obsolètes puisque non compatibles avec le nouveau standard.

Les changements de formats ou de standards sont souvent nécessaires pour prendre en compte les innovations d'un produit. Cependant ils peuvent aussi être provoqués artificiellement.

Obsolescence esthétique

Certains produits (notamment les chaussures et les vêtements) subissent une obsolescence subjective. Les modes vestimentaires et les critères d'élégance évoluent rapidement, et les vêtements perdent leur valeur simplement parce qu'ils ne sont plus « à la mode ». Certains fabricants exploitent ce principe en lançant des opérations marketing et des campagnes publicitaires dont le but est de créer des modes et d'en discréditer d'autres.

Modèle économique

Les techniques d'obsolescence programmée reposent sur deux principes fondamentaux :

  • Le fabricant doit être en situation de monopole ou d'oligopole. En effet, lorsque le marché est dynamique et réellement concurrentiel, il est difficile d'imposer aux consommateurs des produits ayant une durée de vie limitée. Ainsi, les techniques d'obsolescence forcée sont plus facilement utilisées dans les secteurs technologiques à faible concurrence. Par exemple, sans qu'il y ait d'accords officiels entre eux, les grands constructeurs de téléphones mobiles semblent avoir fixé à deux ans la durée de vie de leurs produits.
  • La durée de vie programmée de l'appareil doit rester secrète. Le consommateur ne doit pas être informé de la durée de vie de l'appareil qu'il achète. Il ne doit pas non plus savoir à l'avance où se situe le défaut de conception. En effet, si ces données étaient rendues publiques par les constructeurs, elles auraient un impact sur le choix des consommateurs.

Il existe cependant des exceptions notables à ces deux principes. Dans certains cas, le consommateur est parfaitement conscient de la durée de vie limitée et dispose de plus d'une offre concurrentielle. L'exemple du sapin de Noël est révélateur : la plupart des acheteurs de sapins savent pertinemment que l'arbre qu'ils achètent est promis à une mort rapide et certaine. Le choix d'acheter un produit jetable est alors fait en toute connaissance de cause car il se base sur des critères économiques à court terme. Acheter un sapin « jetable » est un bon choix économique si l'on fait abstraction des coûts externes (déchets, épuisement des ressources naturelles, transport).

Les défenseurs de l'obsolescence programmée avancent que cette technique dynamise le marché et crée des conditions favorables aux entreprises innovantes. Connaître (et provoquer) la fin de vie d'un produit permet d'anticiper et prévoir l'évolution des ventes sur le long terme, ce qui réduit les risques économiques et donc facilite la planification des investissements industriels.

À l'inverse, les opposants à ces techniques considèrent que la péremption rapide des produits est le pendant de l'industrie de masse. Pour ceux-ci, l'obsolescence est le revers de la médaille du progrès technologique tel qu'il est conçu actuellement.

L'un des secteurs les plus soumis à l'obsolescence est la production de microprocesseurs pour les ordinateurs personnels, dont le marché est dominé par deux constructeurs mondiaux. La production de microprocesseurs est soumise à la loi de Moore qui prédit qu'il y a un intérêt économique au contrôle de la demande par répartition distillée de l'offre. En effet, la miniaturisation progresse en principe grâce à des découvertes et à des optimisations ponctuelles. En maîtrisant dans le temps la diffusion des applications technologiques nouvelles, il est possible que les géants des semi-conducteurs définissent eux-mêmes un modèle stable de consommation et s'assurent ainsi d'une correspondance entre leurs efforts d'innovation et les désirs de renouvellements de leur clientèle. L'autolimitation de l'offre obligerait ainsi les consommateurs à mettre à jour régulièrement leur matériel. Pour être effective, il faut néanmoins qu'une telle autolimitation de l'offre puisse s'appuyer sur une cartellisation forte du marché et brider l'innovation pour assurer une rente à l'ensemble du secteur concerné.

De plus, les constructeurs, pour s'assurer de pouvoir écouler leur production, se basent sur un accord tacite avec les éditeurs de logiciels. Ceux-ci mettent en place des mécanismes qui bloquent parfois l'installation de leurs logiciels sur des ordinateurs anciens ou de faible puissance. Ces ordinateurs, bien que parfaitement fonctionnels, sont donc rendus obsolètes par le fait que les nouvelles versions imposent des critères de performance trop élevés.

Réciproquement, les constructeurs informatiques offrent souvent les dernières versions pré-installées de certains logiciels pour chaque achat de matériel. Ils augmentent ainsi le degré de péremption des versions antérieures.

Le phénomène d'obsolescence planifiée n'est pas une stratégie mais un corollaire de la production de masse. Elle fait partie intégrante du modèle économique de l'industrie actuelle. Ainsi, il est certain que, si les constructeurs informatiques proposaient des ordinateurs plus chers et plus résistants (disposant par exemple d'une espérance de vie de dix ans), l'ensemble de l'industrie serait profondément remis en cause.

Pour l'historien et critique social Christopher Lasch, qui constate que « la spéculation financière est devenue bien plus rentable que la production, et la production elle-même est dirigée par des stratégies marketing reposant sur la technique bien connue de l'obsolescence programmée », « l'idéal de la publicité est un univers de biens jetables, où l'on se débarrasse de choses dès qu'elles ont perdu leur attrait initial. Que quoi que ce soit doive être réparé, rénové ou remplacé est une notion étrangère à l'éthique publicitaire »<ref>Christopher Lasch, Les femmes et la vie ordinaire (1997), Climats, 2006, p. 164-165.</ref>.

Exemples

Quelques exemples sont cités par Cosima Dannoritzer dans son documentaire Prêt à jeter de 2010 :

  • L'amouple électrique : sa durée de vie est harmonisée à 1 000 heures alors que des brevets existent sur des ampoules d'une durée de vie allant jusqu'à 100 000 heures.
  • L'automobile : face à Henry Ford et sa Ford T, robuste et unique, Alfred P. Sloan propose pour General Motors le changement de gamme à raison de trois nouveaux modèles par an. Il pousse ainsi l'automobiliste au changement de véhicule "démodé" au profit d'un modèle neuf d'allure. On peut considérer là qu'il s'agit du début du modèle d'obsolescence programme par l'esthétique.
  • Le bas-nylon : mis sur le marché par DuPont dans les années 1940 était si résistant que les ventes se sont effondrées, faute de besoin de renouvellement. En modifiant la formulation (notamment en réduisant le dosage de certains additifs destinés à protéger le polymère des Ultraviolet), les bas se remirent à filer.
  • La Batterie d'accumulateurs de l'iPod des première, deuxième et troisième générations (et non l'iPod dans son ensemble) : elle est prévue pour durer 18 mois. Une fois la panne survenue, les services de soutien technique d'Apple suggéraient de remplacer l'appareil tout entier, ne proposant pas de vendre séparément une nouvelle batterie. Suite au procès en recours collectif défendue par Elizabeth Pritzker devant la justice américaine, Apple mit en place un service de remplacement des batteries obsolètes.
  • Les imprimantes  : certaines sont équipées d'une puce compteur, bloquant l'impression au-delà d'un nombre convenu de feuilles. Ces données figurent bien souvent dans le cahier des charges de l'imprimante.

Vidéographie

  • Cosima Dannoritzer, Prêt à jeter, documentaire, 2010, 75 minutes (The Light Bulb Conspiracy). Disponible sur le site VOD d'Arte.

Notes et références

<references/>

Voir aussi

Articles connexes

  • L'Histoire des choses (The story of stuff) Film documentaire au sujet du cycle de vie des produits de consommation.

Liens externes